Fermer

Je m'abonne

Déjà abonné ? Identifiez-vous

Je me connecte

Entretien avec Julie Owono, Directrice Exécutive d’Internet Sans Frontières

FacebookTwitterLinkedIn

Internet Sans Frontières est une ONG française qui promeut et défend les droits de l’homme sur internet et en particulier le droit à la liberté d’expression et le droit à la vie privée.

Quelles sont ses principales activités ?

Grâce à notre réseau global constitué de partenaires et de représentants, nous mettons en œuvre des projets et des campagnes pour promouvoir la libre circulation des informations et connaissances, défendre les libertés et droits numériques et lutter contre toutes formes de censure sur les réseaux connectés.  Sur le continent, nous intervenons notamment lors des coupures internet dans certains pays. Nous faisons également de la mobilisation et sensibilisation sur le terrain, auprès de sociétés civiles mais également des citoyens sur les enjeux du numérique. Nous sommes très actif dans le domaine de la recherche : récemment, nous avons réalisé une étude sur les conditions d’utilisation d’Orange au Sénégal afin de savoir si cet acteur respecte ou non la vie privée et les droits fondamentaux tels que la liberté d’expression. Nous répondons aussi aux enjeux de formation sur le continent : auprès d’institutions ou d’autres organisations de la société civile qui souhaitent approfondir leurs connaissances du numérique.

 

Dans quels pays êtes-vous présents ?

Sur le continent, nous sommes présents au Tchad, au Togo et nous venons d’inaugurer les activités au Sénégal.

 

Quels sont  pour vous les principales difficultés liées au développement d’internet sur le continent africain?

 

Il existe encore aujourd’hui beaucoup de freins au développement d’internet :

  • Le frein économique puisque le continent africain est le lieu sur la planète où la connectivité coûte le plus cher ;
  • Le frein politique car c’est aussi un continent où la pratique des coupures internet se normalise ;
  • Le dernier frein demeure dans la compréhension du fonctionnement d’internet et des enjeux de pouvoir liés aux plateformes.

 

A l’heure où internet est le vivier de bon nombre de Fake News, selon vous, comment pourrait-on sensibiliser les utilisateurs mais aussi les acteurs et médias à ce phénomène ?

Il y a déjà eu beaucoup d’initiatives menées sur le continent pour sensibiliser les acteurs aux Fake News mais il faut continuer à éveiller les consciences à ce sujet. Nous devons sensibiliser les acteurs. Comment ? en leur faisant prendre conscience qu’il ne suffit pas d’aller sur un marché notamment en Afrique, il faut aussi comprendre ce marché, adapter ses outils d’ « assainissement » des plateformes aux réalités locales et comprendre comment fonctionne la désinformation sur ces territoires. Mais les démarches doivent aller au-delà du numérique. Il faut investir également dans des campagnes de terrain, aller au plus près des populations sur le continent car elles ont longtemps été coupées de l’information ou n’y ont eu accès qu’à travers un ou deux médias. Avec l’essor du numérique, ces populations se retrouvent confrontées à un trop plein d’information. Face à cela, même les plus aguerris, les professionnels des médias, peuvent vite être dépassés. En ce sens, il est important de sensibiliser les médias à ce sujet et de les aider à aiguiser un esprit critique. Pour cela, les acteurs publics et privés doivent soutenir la dynamique. Les acteurs publics à travers des budgets alloués à la formation ou au soutien des médias locaux, et les acteurs privés qui devraient mettre en œuvre des moyens techniques pour enrayer le phénomène.

Au regard de la situation économique des médias sur le continent, on peut comprendre qu’ils préfèrent faire du sensationnel au détriment de l’investigation. L’urgence est donc de soutenir économiquement ces médias grâce notamment à des budgets de l’Etat tout en imposant une certaine transparence pour contrer toute forme d’influence. Il ne faut pas oublier que l’information est un droit fondamental et doit relever du service public.

 

Comment voyez-vous le développement des GAFA, Google/Facebook, sur le continent et surtout la dépendance grandissante qui se créent avec les internautes ?

Le développement des GAFA sur le continent est à la fois une menace et une opportunité. Une opportunité premièrement, car ces entreprises viennent suppléer à l’inaction des Etats, malgré leurs obligations légales, dans le développement des infrastructures et dans les investissements qui sont réalisés dans le domaine. Sur le continent et notamment en Afrique francophone, les pays ont des obligations de service universel. Théoriquement, toute personne sur le territoire doit pouvoir avoir accès à internet et aux outils de télécommunication grâce à des fonds d’accès universel financés en partie par les CA des opérateurs. Mais ce n’est pas le cas. Selon une étude de la fondation Web réalisée en 2018, 400 millions de dollars dorment dans ces fonds d’accès universel en Afrique. Face à cette inaction, les GAFA multiplient les actions pour connecter le continent car ils sont conscients que leurs prochains consommateurs seront en Afrique. Toutefois, le développement de leur présence sur les marchés africains peut également être un danger pour les internautes car les Etats ne contraignent pas ces nouveaux acteurs et ne leurs donnent aucune obligation. Si l’on regarde le service de Facebook, Free Basics, une application qui permet d’accéder à une partie du contenu internet, Facebook donne accès gratuitement à une partie du web choisi par le réseau social en partenariat avec des opérateurs de télécommunication sans aucune transparence. De plus, il y aussi l’enjeu des données personnelles des internautes africains que peu d’Etats ne semblent considérer.

 

 

Au sein de votre ONG, vous menez un combat pour la neutralité du net et pour protéger la vie privée des internautes africains. Quel genre d’initiative mettez-vous en place pour cela ?

Nous sommes partenaires de l’Index Ranking Digital Rights que nous souhaitons déployer sur le continent. Il s’agit d’un index qui classe et note les principales entreprises du numérique mais aussi les opérateurs télécoms en fonction de comment ils protègent la vie privé et liberté d’expression de leurs utilisateurs. Il permet de faire appliquer dans le droit du numérique, les principes de l’ONU pour une pratique d’entreprises responsables en fonction de trois indicateurs : l’indicateur de gouvernance, l’indicateur de liberté d’expression et l’indicateur de vie privée. Cet index permet de classer mais également d’accompagner les entreprises dans cette démarche et dans la mise en place de bonnes pratiques. C’est pour cette raison que nous avons souhaité adapter cet index au niveau local sur le continent pour guider les entreprises dans le développement de pratiques responsables au niveau du numérique.

 

 

Comment voyez-vous l’évolution d’internet sur le continent sur les prochaines années ?

Je suis confiante mais je pense qu’il faudra redoubler de vigilance. Aujourd’hui, il existe une guerre de positions quand on parle d’internet et de son futur : certains prônent un internet libre et ouvert, qui respecte les libertés au-delà des frontières ; d’autres pensent que l’on peut en tirer de l’argent mais en fermant et supprimant tout ce qui ne convient pas, comme les modèles chinois ou russe. Aujourd’hui, ces deux visions s’affrontent sur le continent africain puisque tout est encore à construire en termes de numérique. Il y a une tentation de plus en plus grande des Etats de prendre les avantages d’internet et d’occulter tous les inconvénients : internet permet de générer de la croissance mais donne aussi des envies de démocratie. Beaucoup d’Etat vont donc vouloir contrôler internet. Dans le développement du web sur le continent, il faudra donc redoubler de vigilance aussi bien au niveau des acteurs publics que privés, pour que les pays d’Afrique puissent rester ouverts sur le monde, aussi bien au niveau global que local.

 

Pays:

Panafricain