Entretien avec Simon TCHOKONTE, fondateur de Dalino Media

Propos recueillis par Edouard Char pour Adweknow au Pavillon Afrinova lors du  Festival de Cannes 2026

« En Afrique, les chaînes FAST et les Smart TV vont profondément changer la façon de regarder la télévision »

Simon TCHOKONTE est CEO et fondateur de Dalino Media, une société spécialisée dans la distribution de contenus audiovisuels et le conseil autour des chaînes FAST (Free Ad-Supported Streaming Television).

Français d’origine camerounaise, Simon TCHOKONTE a occupé des postes de direction au sein d’entreprises médiatiques de renommée internationale à Paris et à Los Angeles, notamment chez Novocomedy, leader mondial des contenus humoristiques et non verbaux destinés à un public familial. Tout au long de sa carrière, il a piloté l’expansion des entreprises en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique du Nord et du Sud, multipliant ainsi les revenus de distribution et négociant des accords stratégiques avec d’importants diffuseurs, plateformes de streaming et opérateurs télécoms. Intervenant régulier lors d’événements médiatiques internationaux tels que le MIPCOM, le Festival de Cannes, l’ATF Singapour, Sportel, l’EFM, le SICA, Natpe Budapest et APEX, il est reconnu pour son expertise des contenus et des médias numériques.

Simon TCHOKONTE, bonjour.

Vous êtes CEO et fondateur de Dalino Media. Vous accompagnez aussi plusieurs groupes audiovisuels dans le développement de chaînes FAST. Expliquez-nous ce que sont ces chaines FAST et ce qu’elles apportent vraiment.

Bonjour et merci beaucoup pour cette invitation.

Pendant longtemps, la distribution passait essentiellement par les bouquets traditionnels, le câble, le satellite… Mais avec l’arrivée massive du digital et surtout des Smart TV, une nouvelle alternative est apparue : les chaînes FAST. Le terme peut sembler un peu technique, mais le principe est très simple. FAST signifie Free Ad-Supported Streaming Television. En clair : de la télévision gratuite financée par la publicité.

Aujourd’hui, quand vous allumez une Smart TV connectée à Internet, vous voyez apparaître des chaînes en direct, gratuites, accessibles immédiatement, parfois même sans abonnement ni installation particulière. Vous avez aussi des contenus à la demande, un peu comme sur les plateformes de streaming.

Le phénomène existait déjà un peu à partir de 2016 dans les grands marchés internationaux, mais c’est surtout pendant le Covid que tout s’est accéléré.À ce moment-là, les groupes audiovisuels se sont tous posé la même question : comment continuer à toucher le public partout dans le monde alors que les usages basculent massivement vers le numérique ? Et aussi, comment rivaliser avec YouTube qui devenait progressivement une sorte de “nouvelle télévision” mondiale sur SMART TV ?

Vous avez notamment travaillé avec TV5MONDE. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?

En fait, TV5MONDE s’est rendu compte, comme beaucoup d’autres groupes médias, que tout l’univers de la télévision était en train de changer très rapidement

Quand nous avons commencé à échanger avec eux, on voyait déjà que tous les grands groupes internationaux prenaient position sur ce marché : CNN avait déjà lancé ses chaînes FAST. La BBC aussi. Warner Discovery avait développé des dizaines de chaînes. TV5MONDE s’est dit qu’il fallait exister sur ce terrain-là aussi.

Nous avons donc travaillé avec eux sur la création de trois chaînes FAST : TV5MONDE Chefs, TV5MONDE Info et TV5MONDE Voyage. La première met en avant la gastronomie, la deuxième l’actualité internationale, et la troisième les voyages, les tendances et l’art de vivre. 

L’idée, c’était de permettre à TV5MONDE d’étendre énormément sa présence internationale via Internet, sans passer par les contraintes classiques de diffusion.

Parce qu’avec le FAST, vous pouvez être visible quasiment partout dans le monde via les Smart TV, sans devoir négocier des licences pays par pays comme dans la télévision traditionnelle. C’est un changement énorme dans la logique de distribution.

On imagine, probablement à cause de son nom, qu’une chaîne FAST, c’est simple et rapide à mettre en œuvre. Mais en réalité, c’est plus complexe que ça…

Oui, beaucoup plus complexe. Il y a d’abord toute la partie technique : créer la chaîne, organiser les contenus, la programmation, les flux. Ensuite, il y a la distribution. Parce qu’une chaîne qui existe mais qui n’est présente sur aucune plateforme ne sert à rien. Et puis il y a surtout le sujet central : la monétisation. C’est là que beaucoup de projets se trompent.

Beaucoup de gens pensent qu’il suffit de créer une plateforme ou une application. Mais si derrière il n’y a pas de publicité correctement intégrée, le modèle économique devient très fragile.

Pourquoi est-ce un sujet si important ?

Parce que le streaming coûte cher. Chaque fois qu’une personne regarde un programme, cela consomme de la bande passante. Ce sont ce qu’on appelle les coûts CDN. Et ces coûts peuvent devenir énormes si vous avez beaucoup d’audience.

Je vais vous donner un exemple très simple : un film regardé pendant 1h30 peut coûter autour de vingt centimes d’euros en bande passante. Ça paraît peu… mais quand vous avez des centaines de milliers ou des millions de visionnages, la facture explose très vite.

Donc si vous avez de l’audience mais pas suffisamment de publicité derrière, vous perdez de l’argent. C’est pour ça que la monétisation est le nerf de la guerre.

Vous dites aussi que beaucoup d’acteurs sous-estiment la dimension technique…

Oui, complètement. Aujourd’hui, certaines entreprises vont chercher des développeurs à bas coût pour créer des plateformes ou des applications de streaming. Le problème, c’est que ces applications ne sont pas toujours certifiées par les grandes plateformes de Smart TV comme Samsung, Hisense ou d’autres.

Résultat : les applications bugguent, les plateformes les refusent, ou l’expérience utilisateur est mauvaise. Et surtout, ces développeurs ne maîtrisent généralement pas la partie publicitaire. Or, encore une fois, c’est le cœur du modèle.

Comment fonctionne cette publicité dans l’univers FAST ?

C’est très automatisé. À chaque fois qu’un utilisateur regarde un programme, le système lance automatiquement ce qu’on appelle une “ad request”, c’est-à-dire une demande publicitaire. Des agences ou plateformes spécialisées injectent alors des publicités ciblées selon le profil du spectateur, son pays ou ses habitudes de consommation. C’est très proche de ce qui se passe sur YouTube aujourd’hui.

Est-ce qu’une chaîne FAST peut rapidement devenir rentable ?

Les deux premières années servent surtout à investir et construire l’audience. Même des marques très connues comme CNN, BBC ou TV5MONDE doivent faire beaucoup de pédagogie pour expliquer où trouver leurs chaînes FAST et pourquoi les regarder. Il faut faire du marketing, de la promotion, créer des habitudes. Mais une fois que l’audience s’installe, les revenus peuvent devenir très importants. Aujourd’hui, certaines chaînes FAST américaines génèrent plus d’un million de dollars par mois. Et le marché global représente déjà plus de 12 milliards de dollars.

Vous avez beaucoup travaillé sur le marché africain. Pourquoi pensez-vous que le FAST y a autant d’avenir ?

Parce que l’Afrique est déjà extrêmement connectée, contrairement à certaines idées reçues. C’est vrai, la data reste chère dans beaucoup de pays africains. Mais malgré cela, les Africains figurent parmi les plus gros consommateurs de contenus numériques et de réseaux sociaux au monde.

Le Kenya, par exemple, fait partie des pays où l’on passe le plus de temps sur Internet chaque jour. Aujourd’hui, il y a plus de 700 millions de smartphones en circulation sur le continent et surtout, les opérateurs télécoms ont commencé à adapter leurs offres. Dans plusieurs pays africains, vous pouvez aujourd’hui acheter un forfait qui vous donne accès à des vidéos illimitées pendant une journée ou une semaine. Et cela change complètement les usages. Les plateformes vidéo deviennent alors beaucoup plus accessibles.

Vous pensez donc que les Smart TV vont jouer un rôle central dans les prochaines années ?

Oui, clairement. Avec le développement de la fibre, la baisse des prix des téléviseurs connectés venus de Chine et la démocratisation progressive d’Internet, les usages vont changer très vite. Aujourd’hui déjà, dans certaines villes comme Kigali au Rwanda, vous avez du Wi-Fi gratuit jusque dans les arrêts de bus. J’ai aussi vu des hôtels en Tanzanie qui avaient complètement abandonné les bouquets traditionnels. Ils ont simplement installé des Smart TV connectées avec des chaînes FAST gratuites.

Mais les contenus gratuits peuvent-ils vraiment concurrencer les offres de télévision payante ?

Je pense qu’il y aura deux marchés. Les classes aisées continueront probablement à payer pour des offres premium comme Canal+ ou DSTV. Mais pour beaucoup de familles modestes ou de classes moyennes inférieures, le calcul économique sera différent. Elles préféreront peut-être payer une bonne connexion Internet à la maison plutôt qu’accumuler plusieurs abonnements télé.

Avec une seule connexion, les enfants peuvent faire leurs devoirs, toute la famille peut regarder des contenus, et les chaînes FAST restent gratuites. Le modèle gratuit financé par la publicité a donc selon moi un avenir très fort, notamment en Afrique.